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Désherber

Les différents agriculteurs et agricultrices que j'ai pu rencontrer, sont tous reliés par le fait d’entretenir des relations avec des plantes domestiques et sauvages. Ils s’appliquent à prendre soin des plantes qu’ils cultivent, et pour ce faire ils sont obligés de s'entretenir de différentes manières avec les plantes pouvant leur faire de la compétition. C’est que l’agriculture est une relation de domestication qui soustrait des espèces de la sélection naturelle et les rend dépendantes d’une intervention humaine. Il faut dès lors leur faire une place dans un milieu pour qu’elles puissent pousser et s’épanouir. L'agriculture ajoute les étapes d'un travail en comparaison à la pratique de la cueillette. Le désherbage en est un témoin, il est le prix de cette relation.

 

Cette section présente différentes techniques de désherbage que j’ai pu observer à Steenvoorde: le désherbage chimique, mécanique et manuel.

Le désherbage chimique

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Champ de pommes de terre

La France est un des pays qui produit le plus de pommes de terre dans le monde, et c’est dans le Nord-Pas-de-Calais que se concentre la plus grande partie de sa production (environ 35% des pommes de terre françaises y sont cultivées).

On plante les patates à Steenvoorde pendant le mois d’avril en les butant, et elles sont récoltées pendant le mois d’octobre parfois jusqu’à des heures aussi tardives que 3-4h du matin.

Pommes de terre venant d'être plantées

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Les pommes de terre qui sont plantées sont recouvertes d’une poudre bleue. Selon les personnes rencontrées lorsqu’elles les plantaient j’ai pu obtenir des informations différentes sur cette poudre. Cette poudre est ainsi comprise comme un tonifiant qui accélère la germination, ou bien comme un produit phytosanitaire qui protège les plants des champignons. 

Le terme phytosanitaire est construit à partir du grec phyton, plante, et du latin sanitas, santé. Il renvoie à la finalité de l’action des produits : la santé des plantes. Ce sont des substances chimiques sélectionnées pour tuer des organismes ou bloquer certains processus vitaux. En empêchant des insectes, des champignons ou des plantes de faire de la compétition ou de nuire aux plantes cultivées, les récoltes peuvent être garanties et augmentées. Sans l’aide de fongicides par exemple, certains agriculteurs estiment perdre 80% de leur production. 

Le terme pesticide renvoie aux mêmes produits, mais dénote l’opération des substances, leur mécanisme, la destruction, plutôt que leur finalité, le soin des plantes. Selon le terme employé on insiste donc sur les effets des produits ou sur une finalité, une raison. L’ambivalence de son appellation fait écho à l’ambiguïté de son usage, car il est à la fois vecteur d’une relation de soin et d’un risque d’empoisonnement. Le risque d’empoisonnement est dû au fait que les composants de ces produits ont été sélectionnés dans le but de nuire à des organismes. Or les humains étant également des organismes, il est légitime de se questionner sur les effets de ces produits sur les humains et sur la biodiversité. Les phytosanitaires sont des poisons, mais des poisons tels qu’ils sont perçus comme étant des remèdes, des moyens qui reflètent dans le même mouvement la dimension morale de l’agriculteur qui sait bien traiter ses plantes et l’objectif technique de désherbage assurant la viabilité d’une récolte.

L'art du dosage

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Au loin, nous pouvons voir un des monts de Flandre, le mont Cassel. Tout autour, des champs. Ici un champ de betteraves.

La couleur blanchâtre des feuilles de betterave est dûe aux effets d'un herbicide. Celui-ci permet d’éviter la concurrence des adventices, afin de favoriser la croissance des betteraves. Le désherbage chimique est une activité complexe qui mêle observation et jugement. Il s’agit d’abord de déterminer quelles espèces sont à éliminer (ex : graminée ou dicotylédone) afin de déterminer quelles substances chimiques employer.

 

Le dosage se fait en fonction du stade de croissance des plantes cultivées et sauvages.

 

 Et l’application des produits sera fonction de la météo, de la condition du sol. Ainsi les herbicides sont un moyen qui permettent d’atteindre une fin, celle de produire des sources d’alimentation en grande quantité et à moindre effort que le désherbage mécanique ou manuel. Mais les herbicides montrent qu’en tant que moyen ils sont aussi une fin, car ils font l’objet d’une sorte de science des moyens. Ils engagent en effet toute une réflexion en vue d’utiliser le moins de produits chimiques possibles pour le maximum d’effets. A l’image nous observons un jaunissement des feuilles de ces jeunes plants de betteraves. C’est le symptôme d’un léger surdosage accidentel d’herbicide, le signe que la dose a ici fait d’un remède un poison.

L’origine sauvage des betteraves est associée à diverses espèces comme la betterave mariti

Désherbage d'un champ de maïs

Nous observons un champ de maïs qui a été traité, on en voit les effets sur les adventices mortes sur pied. Il a fallu attendre que le maïs ait suffisamment poussé avant de pouvoir passer avec le pulvérisateur. Le désherbage mécanique ou manuel traditionnel a été en grande partie remplacé par le désherbage chimique. Dans les pratiques que j’ai pu rencontrer, les trois modes de désherbage se juxtaposent souvent. On emploie des techniques mécaniques (faux semis, binage, déchaumage), chimique, et on désherbe parfois quelques plantes à la main. Cette association des techniques est efficace, elle empêche à un grand nombre de mauvaises herbes de pousser, ce qui diminue les stocks de semences car il reste peu de plantes qui parviennent à monter en graines. Plusieurs espèces attachées à ces champ ont disparu de cette manière.

Persistance des
mauvaises herbes

Tout à gauche on voit l'abondance de mauvaises herbes qui poussent là où aucun traitement n'a été appliqué. Entre ces rangs de semis de poireaux persistent quelques mauvaises herbes. Elles ont jauni par l’effet des herbicides, mais elles ne capitulent pas. Il faudra terminer en passant les arracher à la main. User des phytosanitaires c’est faire l’expérience de la résistance, de l’indocilité des mauvaises herbes.

Préparation du pulvérisateur

En bas à droite de l'image se trouve 30g d’herbicide versé dans un doseur. Ils seront mélangés dans la cuve jaune, à l’arrière-plan, dans 500L d’eau. Un hectare sera traité avec, là où viennent d’être semées des endives. Le contraste est fort entre la quantité employée, 30g, son taux de dilution, et la surface où elle sera appliquée. C'est ce qui peut conduire à penser que la faible quantité induit des risques faibles. 

Or la toxicité d’un produit n’est pas seulement fonction de sa quantité, mais aussi de sa qualité. De faibles doses suffisent parfois pour être dangereuses, de fait, elles suffisent à maintenir des mauvaises herbes en respect. Manipuler des substances chimiques induit des incertitudes au sein de notre expérience immédiate. Dans l’expérience que j’ai pu en faire et de l’observation de l’expérience des agriculteurs, j’ai remarqué qu’il y a une simplicité et une banalité qui habitent leur usage, mais aussi une prudence et un doute léger qui interrogent leurs effets. "C'est un peu la roulotte" me dit Vincent, agriculteur, même s'il n'a pas peur pour sa santé. 

De ceux que j’ai pu rencontrer qui les utilisent, j’apprends que les risques sont faibles, et que l’art du dosage des poisons et l’habileté de leur manipulation limitent les risques. En faisant bien attention, et avec l’aide de ces substances, on parvient à tirer son épingle du jeu, à permettre à ses plantes de pousser tout en minimisant les risques. Mais cela reste un pari qui intranquillise l’expérience, une goutte d’incertitude au milieu des habitudes.

Recyclage des déchets 

Le Nord-Pas-de-Calais a été un pionnier dans la gestion des déchets agricoles, avec désormais plusieurs filières de recyclage des déchets qui sont opérationnelles. C'est ce que m'explique Bruno Roussel, qui a été vice président de la commission environnement de la chambre d'agriculture des Hauts-de-France. Les ficelles de ballot, les huiles usagées, les pneus, les bâches, les métaux, les produits phytosanitaires non utilisés sont des exemples de déchets issus des exploitations agricoles qui ont une place dans un circuit de recyclage. A l’image nous pouvons voir les emballages vides de produits phytosanitaires et d’engrais des six derniers mois d’une exploitation de 40 hectares spécialisée dans le poireau. Ils ont été rincés, égouttés et stockés plutôt que jetés dans les ordures ménagères, et vont être déposés à la coopérative agricole La Flandre. Ils seront ensuite généralement valorisés en servant à produire d’autres objets (tubes, conduits et gaines techniques).

Le désherbage mécanique

Le faux-semis

 

La tactique du faux semis est très populaire. Elle consiste à tromper les mauvaises herbes en leur faisant croire que le moment pour germer et croître est arrivé. Il s'agit de préparer le champ ou la parcelle et faire comme s'il avait été semé. Puis d'attendre que les graines à la surface saisissent l'occasion pour lever avant de venir les détruire.

Un faux-semis peut être pratiqué plusieurs fois sur un même champ. Il est très efficace pour diminuer les stocks de semences dans le sol, une authentique ruse de la raison qui se met à la place des plantes pour mieux les tromper.

Binage d'un champ de poireau

  Le binage doit être soigneux pour éviter d’abimer les plants de poireaux, et il doit être bien calculé selon la météo pour éviter qu’il pleuve après et que les racines des adventices se ré-ancrent dans le sol. Arrimée à l’arrière d’un tracteur, cette bineuse manuelle permet de détruire les adventices dans les inter-rangs. Dans ce champ de poireaux, si le binage est réussi il peut ne pas y avoir besoin d’herbicide par la suite. 

 

Biner vient du latin bini, qui signifie deux, en référence à ce deuxième travail du sol après le labour. Les outils pour biner ont beaucoup évolué et il en existe encore de toutes sortes, allant de la binette manuelle à la bineuse mécanique jusqu’à la bineuse en autopilotage. 

 

Une bineuse est équipée de dents et de socs qui travaillent le sol en surface entre les rangs cultivés. Cela permet de désherber mais aussi d’ameublir le sol, ce qui entraine une meilleure aération du sol permettant son réchauffement, une meilleure infiltration de l’eau et une accélération de la minéralisation de la matière organique disponible plus rapidement pour les plantes. Le pilotage est ici manié par une seconde personne, ce qui peut être plus fiable mais aussi plus contraignant en termes de main d’œuvre.

Binage et bâchage de rangs d'oignons

Des lames installées sur le flanc de ce petit tracteur permettent de biner le bord de ces bandes d’oignons. C’est toujours ça qui ne sera pas fait à la main dans cette exploitation de 6 hectares en agriculture biologique.

Des bâches en plastique biodégradable permettent d’empêcher les graines de plantes adventices de germer en bloquant les rayons du soleil. 

Des oignons poussent dans un trou prévu pour. Une grande quantité de graines de renouée présentes dans le sol à cet endroit-là en profitent pour pousser. Elles devront être désherbées à la main. Pour la ferme Saveurs de Terre, c’est un employé à plein temps qui pourrait travailler à ne faire que ça du printemps jusqu’au mois de juillet. 

Le déchaumage, une autre technique de désherbage

Le déchaumage est un travail superficiel du sol qui arrache les plantes levées à l’aide d’une charrue déchaumeuse.

Le but visé est de détruire la flore adventice, de décompacter la structure du sol et de mélanger les résidus de culture à la terre pour faciliter leur décomposition

Le désherbage manuel

La binette, un outil qui aide

Désherber à la main

Samuel a choisi de se reconvertir dans le maraîchage avec sa compagne. Ensemble ils cultivent les 2 hectares qui font Le jardin aux grenouilles. Il me présente des binettes manuelles, outils qu'ils utilisent pour désherber une à deux journées toutes les deux semaines. Ces outils font partie d’une panoplie d’autres outils tels que la houe maraîchère et la herse étrille manuelle. Mais c’est la binette que Samuel préfère, l’amenant à une véritable « méditation active ». Si la destruction et le soin font partie de l’agriculture, celles-ci peuvent donc avoir quelque chose de thérapeutique.

Ce champ de poireau a été traité avec des herbicides, mais il faut repasser à la main pour enlever ce qui reste. C'est un des champs de Rémi et Lydia dans lequel j'ai pu travailler. Désherber à la main veut dire ici passer plusieurs heures accroupi à tirer sur tout ce qui n'est pas un poireau pour le déraciner. Une repousse de pomme de terre devient toute aussi mauvaise que les chénopodes ou les orties.  Le travail est sensiblement long et pénible. 

Négocier avec les mauvaises herbes

Dans Le jardin aux grenouilles, les plantes sauvages sont davantage tolérées que dans d'autres fermes que j'ai pu visiter. Pour Samuel, c'est même caractéristique de leur approche : "on a toujours été en bio, ça se voit, il y a des mauvaises herbes partout". Reste qu'ils les limitent avec leur binette, l'arrachage à la main et des bâches en plastique. Mais il leur importe de trouver d'autres manières de coexister avec elles. Au delà d'adopter des techniques de désherbage ou de culture différentes, Samuel et Karine semblent engager une véritable éthique des mauvaises herbes, différente des autres fermes voisines. Si elles s'invitent dans les champs quoi que l'on fasse, leur présence est négociée, plus ou moins tolérée. La camomille par exemple est une des herbes qui vient les visiter, un espace à droite de l'image leur a été dédié. Puisqu'elle se plaît tant que ça ici et qu'elle se laisse boire en tisane, ils ont entrepris de la laisser fleurir, de la récolter, puis de la sécher et de l'emmener au marché à Lille. Elle est donc mi cultivée, mi sauvage et s'inscrit dans une relation où Karine et Samuel tentent d'agir avec elle plutôt que de s'opposer à elle. 

Les jardins partagés

La Main verte est une association qui répond à la demande d'habitants souhaitant jardiner. Des parcelles de taille variable sont louées à l'année et permettent de cultiver des légumes et des fruits. Mais des mauvaises herbes viennent semer la pagaille. Un règlement de l'association vient même en partie encadrer la bonne conduite à adopter avec elles. Le directeur de l'association Alain Lommel m'explique que "si les jardins ne sont pas entretenus, c'est un avertissement verbal, suivi d'un deuxième, suivi d'un avertissement écrit avec mis en demeure d'entretenir parce que, par raison, moi, mon terrain, il est propre. Si le tien est dégueulasse, la semence mauvaise, elle va arriver chez moi". Même si chacun cultive sa parcelle comme il l'entend, un jardin partagé implique des questions de voisinage, mais étendues aux plantes. Parce que les plantes se répandent avec leurs graines, elles peuvent provoquer la zizanie entre jardiniers et font dès lors l'objet d'un règlement. Les jardins partagés se rapprochent du maraîchage du Jardin aux grenouilles par les légumes cultivées, le travail manuel, l'absence de produit phytosanitaire, mais à la différence que les mauvaises herbes ne semblent pas aussi bien tolérées. Ce qui est valorisé est moins d'accorder une place à cette flore ordinaire, que de maintenir "propre" sa parcelle et des relations de bonne entente avec ses voisins humains.

 

Néanmoins, en pratique les relations entre jardiniers et parcelles sont variables. Julien par exemple vient d'arriver. Il explore le rapport aux plantes qui poussent sur son terrain. S'il veut avant tout "obtenir une récolte", il ne sait pas encore comment se comporter avec les mauvaises herbes. Il hésite. Pour le moment il désherbe à la main, mais se demande si "les mauvaises herbes aideront à avoir plus de légumes". La flore spontanée des champs, jardins, friches, parcelles, bordures, parce qu'elle est si proche de nous et en même temps autonome, pose la difficile question du rapport à entretenir avec elle. Faut-il la contrôler, la remplacer, la diriger ou faire avec elle? Et que dit alors le rapport que nous avons avec elle à propos des relations que nous entretenons avec nos voisins humains? Dans le cas de l'association La Main Verte, à une toute petite échelle de quelques parcelles, les mauvaises herbes font l'objet d'une sorte de politique végétale, où elles ne sont globalement pas les bienvenues au profit d'une meilleure entente entre humains et plantes potagères, bien que chacun ait une liberté relative pour tenter une hospitalité envers elles. 

Des graines de petits poids ont réussi à germer sans concurrents

Des graines d'endives ont été semées, traitées et sont protégées  du froid et du vent par de gigantesque bâches 

Champ d'endives traité avec un herbicide pour les protéger de la concurrence d'adventice

Steenvoorde vu depuis un champ multi-espèces servant de couvert végétal pour capter l’azote atmosphérique, limiter l’érosion et la pollution nitrique des nappes phréatiques.

Du lin parvenant à floraison

La santé des plantes, une bonne question pour comprendre la diversité des approches agricoles?

Ce que nous montre avant tout le désherbage, c’est la relation de soin qu’elle induit avec ce qui est cultivé. Cette approche du soin des plantes n’est pas formulée en tant que telle par les personnes que j’ai pu rencontrer, mais c’est ce qui me semble ressortir de l’étude de leur pratique. On fait de la place pour que s’épanouissent les plantes que l’on désire, et dans le cas de l’agriculture, de végétaux qui nourrissent et vêtissent la société. En ce sens, le désherbage illustre le dilemme d’un monde où l’on se mange et s'utilise pour vivre, où la défense de la valeur absolue des êtres vivants se complique depuis une perspective pratique. Cultiver implique d'explorer toutes sortes de compromis avec les espèces sauvages, alliées ou adversaires.

 

Or, comme nous avons tenté de le montrer dans la section cultiver, nombreux sont les agriculteurs qui souffrent plus ou moins d'une absence de reconnaissance, de l'incompréhension ressentie de la société envers leur métier. Alors qu'ils visent la santé des plantes qu'ils cultivent, ils se sentent perçus comme des empoisonneurs. Le terme phytosanitaire est pourtant censé être une expression de ce qui leur importe. Rémi par exemple utilise des biocides pour protéger ses cultures. Il les compare à des "médicaments" et ne comprend pas pourquoi ils sont autant critiqués alors que les humains prennent eux aussi des médicaments produits par des entreprises pharmaceutiques. Il s'agit pour lui "de la même chose", d'une même relation de soin, que nous pourrions qualifier de curative ou préventive. Tant que les dosages et les indications d'utilisation sont respectés, il ne devrait pas y avoir de danger et le problème sanitaire devrait être diminué voir supprimé. De la sorte, force est de constater l'existence d'une rupture de communication entre la société et les agriculteurs à propos d'un débat non seulement sur la santé, mais aussi sur la santé publique.

Cependant l'analyse des différentes méthodes de désherbage nous conduit à tirer une remarque supplémentaire. Il est en effet curieux de noter, que l’utilisation du terme phytosanitaire qui au sens propre désigne ce qui est relatif à la santé des plantes, renvoie dans les faits uniquement aux produits biocides. Le concept n’impliquant pourtant aucune relation nécessaire avec les herbicides, fongicides ou insecticides. Ceux-ci sont bien mieux décrits par le terme biocide, qui est plus neutre que pesticide. Pourtant, les fermes en agriculture biologique que j'ai pu rencontrer revendiquent également de parvenir à cultiver des plantes en bonne santé, atteignant un certain stade de croissance désiré. Seulement, ils cherchent à procéder autrement. Par exemple Frédéric de Saveurs De Terre souhaite favoriser un maximum les auxiliaires sur ses terres afin qu'ils l'aident contre les prédateurs de ses cultures. C'est pourquoi il n'utilise pas d'insecticide bio, pour éviter de tuer involontairement des alliés potentiels. De même, il fait attention à ne pas créer le contexte pour favoriser des prédateurs tels que les pucerons, en mettant des plantes trop tôt dans ses serres, ou comme les champignons, en plantant les patates trop densément avec moins d'air pouvant circuler. Frédéric adopte donc des techniques qui ne sont pas tant curatives, traitant des maladies ou des nuisibles, que systématique, cherchant à promouvoir la santé.

En ce sens d’une part la tentative de justifier des biocides par l’appellation phytosanitaire ne permet pas de faire entendre ce qui compte pour les agriculteurs, et d’autre part l’assimilation de l’agriculture dite conventionnelle avec des produits phytosanitaires tend du moins symboliquement à diviser les agriculteurs, puisque seuls certains auraient alors les moyens d’avoir des plantes en bonne santé grâce à ces médicaments modernes. Sur le terrain, tous prétendent cependant à une même finalité par-delà leur différence ; celle de réussir à cultiver des plantes domestiques en bonne santé.  Il n'y a donc pas lieu d’opposer agriculture biologique ou conventionnelle, puisque leur finalité converge. En revanche leurs stratégies diffèrent, ainsi sans doute que leurs conceptions de ce que santé des plantes veut dire. 

Pour ces raisons, il semble intéressant de mettre en rapport ces approches agricoles distinctes par le souci partagé de la santé des plantes, permettant dès lors de bien les traiter ensemble en partant de ce qui compte pour eux. En se réappropriant le terme, nous pouvons dire que tous participent à des stratégies phytosanitaires. Ce faisant, c’est aussi par là un fond de divergences qui s’éclaire et qui gagnerait à être approfondis et soumis aux réflexions des agriculteurs, à savoir qu’est-ce qu’une plante en bonne santé d’un point de vue non pas idéal, mais pragmatique, où l’on a à travailler avec elles ?

 

En abordant les difficultés de reconnaissance éprouvées par certains agriculteurs à travers l’exploration des conceptions de la santé des plantes, l’enjeu est non seulement de travailler vers une meilleure unité d’une catégorie professionnelle, une meilleure solidarité et de nouvelles alliances, mais aussi d’interroger et de rendre plus visible ce que la santé des plantes signifie du point de vue d’agriculteurs distincts, pour permettre dès lors un meilleur dialogue social autour de la santé en général.

 

Perspectives des Flandres

Thomas Wooding

© 2023

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