
Outils et machines agricoles
Les agriculteurs et agricultrices sèment, protègent, soignent des plantes domestiques et reconfigurent plus ou moins accidentellement ou volontairement des milieux naturels et cultivés. Ils le font par le moyens de connaissances, de raisonnements, de gestes techniques mais aussi d'outils et de machines. En cela les outils et machines ne s'épuisent pas dans une utilité immédiate ou une finalité , ils engendrent une transformation du milieu et affectent les espèces vivantes dont les humains font partis. Non seulement le travail agricole se rapproche par moments d'un métier d'artisan ou de machiniste, mais l'activité même qu'il mène avec ses objets techniques s'étend au delà d'un rapport technique cloisonné, subordonné à des rapports entre des moyens et des buts. En transformant le milieu, ces objets libèrent des effets soustraits aux finalités humaines. Ainsi les agriculteurs engagent des rapports spécifiques à des objets techniques, ceux-ci les contraignent en retour, et débordent même cette relation humaine pour affecter le milieu et des vivants.
​
​
​
Les agriculteurs et leurs machines

Tout agriculteur a son lot d’outils ou de machines, alliés précieux qui augmentent l'efficacité, facilitent les tâches, les rendent moins pénibles. Toute une partie du travail agricole consiste alors à atteler et dételer des machines à l’arrière d’un tracteur, à changer des roues, connecter des pompes à huile, visser et dévisser des écrous. Avec le temps il faut changer des pièces, en réparer d’autres, se dédier à tout un entretien.

En attendant, les machines et outils sont stockés dans des hangars, bien à l’abri de la pluie. Les agriculteurs sont souvent aussi des mécaniciens et des électriciens, riches d’habiletés qui débordent la simple culture de végétaux.
L'établi, un lieu d'autonomie


Deux établis d’agriculteurs, l’un en bio, l’autre en conventionnel. Ils essayent autant que possible de faire les choses par eux-mêmes pour être autonomes et éviter de payer d’autres personnes. Allant du travail des métaux, à l’électricité, au bâtiment, à la mécanique, « il faut tout savoir faire soi-même ».
S'outiller et se mécaniser, deux approches

La ferme Le jardin aux grenouilles n'est presque pas mécanisée. Samuel n'aime franchement pas les "machines", leurs odeurs, leur bruit ou leurs pannes. Il préfère opérer avec des outils plus simple, comme les binettes manuelles ou bien ce semoir manuel à un seul rang. Les graines vont dans la caisse transparente et tombent de manière réglée selon l'espacement désiré entre les graines. Une petite lame de labour permet de creuser un sillon dans lequel se déposera la graine. Le sillon sera refermé grâce à une raclette et un rouleau à l'arrière.
Ce semoir défi les oppositions trop rigides entre high tech et low tech. Comparé à un semi réalisé à la main, il est une véritable révolution. Il faut se représenter les différentes étapes dont il permet de s'affranchir dans l'unité d'un geste. Au lieu de creuser un sillon avec une bêche ou une binette, puis de prendre des graines dans ses mains pour les déposer une après l'autre de manière régulière, enfin de refermer le sillon, ce semoir manuel permet de simplement pousser l'engin pour semer rapidement et efficacement. Il se rapproche ainsi de par son fonctionnement des grands semoirs arrimés à l'arrière des tracteurs. Mais il s'en distingue de par sa dimension. Il dépend de la force humaine et non d'un moteur thermique, et sert sur des surfaces beaucoup plus petites.

A l'inverse de l'outillage du Jardin aux grenouilles, la ferme Saveurs De Terre s'est davantage mécanisée. Frédéric et Elodie cultivent davantage de surface, et préfèrent la productivité et l'économie en terme d'effort physique que cela permet. Ils utilisent ainsi des tracteurs, de la même manière que des agriculteurs dits conventionnels. A l'image, nous pouvons observer une de leur dernière acquisition, une arracheuse à légumes. La machine est fixée à l’arrière du tracteur en branchant une prise électrique, en branchant le moteur de l’arracheuse sur le tracteur et une pompe dite hydraulique qui accueille l’huile du tracteur pour freiner ou soulever la machine. Une barre latérale au niveau du couroi est fixée sur le tracteur. En bas à gauche on voit une bèche qui s’enfonce sous terre et soulève les plantes, les deux fourches prennent les feuilles des plantes qui sont alors tirées hors de la terre. Les plantes sont tirées de la courroie avant de se faire couper les feuilles. Les feuilles tombent à l’arrière et sont compostées sur le champ. Les racines tombent à droite dans une grande caisse en bois qui est remplacée lorsque pleine. Ils récoltent en peu de temps ce qui aurait péniblement mis des jours ou des semaines.
​
Ces deux fermes n'ont pas le même fonctionnement ni le même rapport aux machines. Samuel et Karine ont des planches de culture sur lesquelles ils ne marchent pas et qu'ils ne labourent pas afin de ne pas les tasser ou déranger la faune du sol. Frédéric et Elodie cultivent plus de surfaces, dont des céréales. Ils tassent leur sol avec leur tracteur et le labour ensuite. Cependant, dans ces deux cas, nous pouvons observer comment le rapport aux outils ou aux machines n'est pas l'antonyme de la nature, mais affectent les corps (plus autant besoin de se baisser pour semer ou arracher par exemple), décuplent les gestes, et affecte aussi le milieu, le structure même dans des modalités nouvelles (invention du champs, de planches densément cultivées...).
L‘évolution du matériel agricole

L’entreprise Dewaele-Briche fabrique des machines pour trier les pommes de terre. J’ai pu visiter son atelier et rencontrer un de ses employés qui souhaite rester anonyme. La présentation du fonctionnement de cet atelier est tirée de cette rencontre.
Depuis 50 ans, le matériel agricole qu’elle fabrique ne cesse d’évoluer. Mais il ne s’agit pas tant d’une évolution pensée et dessinée dans une cellule de recherche et développement. Il s’agit plutôt d’une évolution constante qui se fait de proche en proche, année après année, machine après machine, en fonction des prix, des nouvelles pièces proposées par des fournisseurs ou des difficultés rencontrées sur le terrain par un agriculteur qui fait remonter l’information aux constructeurs.
Par exemple les tapis sur lesquels défilent des pommes de terre étaient initialement en bois. Au fil des décennies il ont été remplacés par des tapis en caoutchouc antiadhésif. De la couleur grise, les tapis sont passés à la couleur blanche puis bleue, car il s’est avéré que l’œil s’habitue mieux au bleu qu’au gris ou au blanc. Il est plus aisé de voir si une patate a un défaut sur du bleu que sur du gris. Les machines agricoles de Dewaele-Briche sont issues de cette évolution permanente et progressive, enracinée dans le dialogue entre le prix et la disponibilité des matières premières, l’expérience des usagers et les imprévus de la construction.
Standardisation et singularisation du matériel agricole
Ici une machine doit être vendue avant d’être construite. Il y a une rencontre entre les constructeurs et un client. Selon ses besoins et ses moyens, la machine sera adaptée. Toutes les machines sont uniques, mais il y a une base de travail, une standardisation de ce qui est produit.
En effet le risque de trop s’adapter au client, c’est de réaliser des choses que les usagers ne vont finalement pas utiliser, tout en allongeant le temps de construction. D’autant plus que si jamais l’acheteur veut revendre la machine, si celle-ci est trop complexe, il aura du mal à le faire car elle risque de ne pas convenir à tout le monde. La standardisation des machines de Dewaele-Briche est donc issue d’un choix. Ils pourraient tout faire sur mesure mais imposent une base de travail par anticipation des risques liés à une trop grande singularisation des machines, et pour garder un certain seuil qualitatif.

L’argent et l’effort, entre conditions et limites de l’innovation.


Un des principaux facteurs d’orientation de l’évolution des machines et des choix techniques reste l’argent. Il faut en effet pouvoir fabriquer des machines qui ne coûtent pas trop cher, sinon personne ne pourra les acheter. Or ce qui permet à l’atelier de fonctionner c’est la vente des machines.
​
Le prix d'une machine est le résultat de plusieurs facteurs. Il comprend à la fois le prix des matériaux ou des pièces, mais aussi le coût de la main d’œuvre. A vouloir parfois trop adapter une machine pour un client, on passe trop de temps dessus pour la construire, ce qui ne permet pas d’être rentable sans surcoût derrière même si l’idée proposée est bonne. Mais il ne faut pas non plus chercher à diminuer le coût de la machine à tout prix, la qualité compte. C’est pour tenir une réputation que Dewaele-Briche ne propose pas de moteurs produits en Chine à ses clients. Car même s’il est moins cher qu’un modèle italien ou allemand, il sera de moins bonne qualité et risque de tomber en panne beaucoup plus rapidement.
Navigant entre l’optimisation de ses produits et les conditions de possibilités pour les réaliser, la construction de matériel agricole se doit de jongler entre le temps, l’effort et le coût monétaire nécessaire. L’innovation et la fabrication ont, quoi qu’il en soit, un coût, un coût qui est minimalement celui du travail, de l’effort et de la matière. C’est pourquoi en termes d’effort, la gratuité n’existe pas. L’effort est le signe que l’existence est traversée par nos moyens d'agir et de la résistance des obstacles, il est ce dont nous ne pouvons nous affranchir, un des obstacles et des moyens du perfectionnement.
La conception et la fabrication
La construction peut s’effectuer dans l’atelier sans plans ni schémas. C’est une pratique de l’assemblage selon un plan mental plutôt que l’exécution d’un mode d’emploi. Le schéma de construction n’est pas seulement intériorisé, il est conçu comme un processus, processus par lequel se régleront une série d’ajustements techniques, de problèmes imprévus. A la suite de ce processus c’est la représentation des employés qui se trouve modifiée, enrichie des problèmes résolus. Cette manière de faire nous montre que la conception et la fabrication ne sont donc pas toujours séparées, que la conception peut être issue des pratiques.
​
C’est d’ailleurs un des problèmes rencontrés avec de nouveaux employés qui semblent être moins formés par leurs écoles qu’auparavant, qui ont moins d’expérience. Ils n’ont plus les mêmes compétences, et il faut de plus en plus de plans et de schémas dessinés pour travailler. A l’inverse par exemple de soudeurs qui ont 40 ans de métier, qui n’ont pas de diplômes mais qui ont une plus grande liberté dans la pratique de conception et de fabrication.


L‘automatisation du matériel agricole
A plusieurs reprises, j'ai rencontré l'idée que l’automatisation constitue l’avenir du matériel agricole. Ici, l'automatisation change les pratiques, sans pour autant changer fondamentalement les manières de cultiver. Le trieur optique par exemple permet de trier les pommes de terre avec une grande efficacité, en les triant des cailloux ou si elles ont des tâches.
Intégrer cet outil augmente le prix de vente de la machine, mais cela reste rentable car la machine peut travailler presque 24h/24h et ne fatigue pas, contrairement aux employés. Ainsi ce sont 4-5 employés qui peuvent être remplacés. Cependant en raison de l’élévation du coût de vente, ces innovations ne seront pas accessibles à tout le monde. Et la tendance n’est pas à la baisse, les prix de l’électronique n’ont cessé de faire monter les prix des machines.
La précision dans les champs

A droite un champ d’orge, à gauche un champ de pommes de terre. Grâce à la mécanisation et l’automatisation, le travail agricole a pu atteindre une grande précision. Les tracteurs peuvent par exemple fonctionner avec des GPS qui déterminent les chemins à emprunter, évitent d’avoir à repasser deux fois au même endroit, et tracent des lignes plus droites qui peuvent faciliter la suite des travaux.
